Retards de paiement : analyse approfondie
Lutte contre le retard de paiement dans les transactions commerciales
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Bloqué au Conseil

Règlement sur les retards de paiement : 30 jours pour payer,
sans exception

La proposition de la Commission européenne visant à remplacer la directive 2011/7/UE par un règlement d’application directe. Délais de paiement plus stricts, pénalités automatiques et autorités d’exécution indépendantes pour protéger les PME.

COM(2023)533 12 septembre 2023 2023/0323(COD) Commission IMCO
30 jours
Délai de paiement maximal
Bloqué
Statut au Conseil
33-10-2
Vote en commission IMCO
405
Amendements déposés

Le problème : les retards de paiement tuent les PME

Pourquoi la Commission a proposé de remplacer la directive de 2011 par un règlement

Le problème central

Des milliers de petites et moyennes entreprises font faillite chaque année en attendant le paiement de leurs factures. Les retards de paiement constituent la principale cause de problèmes de trésorerie pour les PME, et la directive de 2011 n’a pas résolu le problème car les États membres l’ont transposée de manière incohérente et l’application est restée insuffisante.

Directive 2011/7/UE
Cadre actuel
Autorités publiques : 30 jours (exceptionnellement 60). Entreprises : 60 jours sauf accord contraire. Compensation minimale de 40 EUR. Intérêts légaux de 8 % au-dessus du taux de référence de la BCE. Mais l’application reste incohérente.
Pourquoi un règlement ?
Application directe
Un règlement s’applique directement dans tous les États membres sans transposition nationale. Cela élimine la mise en œuvre incohérente qui avait affaibli la directive de 2011 et crée des conditions uniformes dans l’ensemble du marché intérieur.

Proposition de la Commission

COM(2023)533, publiée le 12 septembre 2023. Faisant partie du paquet de soutien aux PME.

Article 1
Champ d’application
S’applique aux transactions commerciales entre entreprises (B2B) et entre entreprises et pouvoirs publics (B2G) portant sur la livraison de biens ou la prestation de services contre rémunération. Exclut les relations avec les consommateurs (B2C), les indemnisations pour dommages et les dettes soumises aux procédures d’insolvabilité.
Article 3
Délais de paiement
Maximum 30 jours civils à compter de la réception de la facture pour toutes les transactions commerciales. Aucune liberté contractuelle permettant de dépasser 30 jours. Il s’agit de la disposition la plus contestée.
Article 5
Intérêts pour retard de paiement
Les intérêts courent automatiquement à compter du lendemain de l’échéance du délai de paiement. Le créancier doit fournir toutes les informations nécessaires à la facturation. Les intérêts courent jusqu’au paiement intégral du principal.
Article 6
Taux d’intérêt
Harmonisé dans l’ensemble de l’UE. Nouvelle disposition remplacant les approches nationales fragmentaires de la directive de 2011.
Article 8
Compensation pour les frais de recouvrement
Forfait par transaction : 50 EUR (factures jusqu’à 1 500 EUR), 100 EUR (de 1 501 à 15 000 EUR), 150 EUR (au-delà de 15 000 EUR). Payable sans mise en demeure préalable.
Article 9
Clauses contractuelles abusives
Nulles et non avenues : toute clause contractuelle excluant les intérêts ou la compensation, prorogeant le paiement au-delà de 30 jours, ou manifestement inéquitable pour le créancier. Remplace l’article 7 de la directive de 2011.
Article 12
Procédures accélérées
Les créanciers doivent obtenir un titre exécutoire dans les 90 jours civils suivant l’introduction d’une action, pour les créances incontestes quel qu’en soit le montant.
Article 13
Autorités chargées de l’application
Chaque État membre doit désigner des autorités chargées de l’application pour garantir le respect du règlement. Elles peuvent prendre des mesures pour s’assurer que les délais de paiement sont respectés.

Approche du rapporteur

Roza Thun und Hohenstein (Renew, Pologne) a déposé le projet de rapport IMCO (PE756.002) le 14 novembre 2023

La philosophie du rapporteur

Le rapporteur a globalement soutenu la proposition de la Commission, tout en introduisant des modifications clés pour équilibrer la protection des PME et la flexibilité commerciale. Ses principales contributions ont été : introduire une flexibilité de paiement jusqu’à 60 jours pour le B2B lorsque les parties en conviennent mutuellement ; exiger que les autorités d’exécution soient indépendantes des organismes de marchés publics ; ajouter une exemption pour le secteur de la distribution concernant les biens à rotation lente ou saisonn&onniers ; et créer un cadre de publication pour les pratiques de paiement des pouvoirs adjudicateurs.

Flexibilité du paiement

Tout en maintenant le délai par défaut de 30 jours, le rapporteur a proposé d’autoriser des délais de paiement B2B allant jusqu’à 60 jours lorsque les parties en conviennent expressément. Il s’agissait de l’écart le plus significatif par rapport au texte de la Commission, qui n’autorisait aucune flexibilité.

Application indépendante

Le rapporteur a insisté pour que les autorités chargées de l’application soient indépendantes des autres autorités publiques, notamment celles impliquées dans les procédures de marchés publics. L’objectif était de prévenir les conflits d’intérêts lorsque les pouvoirs publics sont eux-mêmes des débiteurs en retard.

Exemption pour le secteur de la distribution

Des délais de paiement allant jusqu’à 120 jours ont été proposés pour le secteur de la distribution traitant des biens à rotation lente ou saisonn&onniers. Cela tenait compte des spécificités des flux de trésorerie dans les chaînes d’approvisionnement de la distribution.

Rapports de transparence

Les pouvoirs adjudicateurs doivent publier annuellement leurs pratiques de paiement, en classifiant les paiements par intervalles (1-30, 31-60, 61-90, plus de 90 jours) et en indiquant le délai de paiement moyen. Les rapports doivent être transmis aux autorités chargées de l’application et être accessibles au public.

Amendements des députés en commission IMCO

405 amendements déposés (PE757.130 : amendements 26-223 ; PE757.363 : amendements 224-405)

La bataille des amendements

Les membres de la commission IMCO ont déposé 405 amendements au projet de rapport du rapporteur, reflétant de profondes divisions sur l’équilibre entre la protection des PME et la liberté contractuelle. Le principal champ de bataille était la durée maximale du délai de paiement : la Commission voulait une limite stricte de 30 jours sans exception, le rapporteur proposait une flexibilité B2B jusqu’à 60 jours, et plusieurs députés plaidaient pour une plus grande flexibilité ou des exemptions sectorielles.

Délais de paiement (point central contesté)

Plusieurs amendements visaient à modifier le cadre des délais de paiement. Certains députés soutenaient la limite stricte de 30 jours de la Commission, faisant valoir que toute flexibilité serait exploitée par les grandes entreprises au détriment des PME. D’autres plaidaient pour des exemptions plus larges, notamment des délais de 90 jours pour des secteurs spécifiques tels que la construction et l’agriculture.

Renonciation à la compensation

L’amendement 51 a supprimé la formulation « sans qu’une mise en demeure soit nécessaire » concernant le forfait d’indemnisation. Le texte adopté prévoit que la compensation est exigible automatiquement, mais ne contraint pas le débiteur à payer sans y être invité. Des restrictions ont été ajoutées concernant la renonciation aux droits lorsque le débiteur est un pouvoir public ou une grande entreprise.

Indépendance de l’application (amendement 65)

Les autorités chargées de l’application doivent être indépendantes des autres autorités publiques, notamment celles impliquées dans les procédures de marchés publics. Cette précision a été explicitement ajoutée pour prévenir les conflits d’intérêts, les pouvoirs publics étant souvent eux-mêmes des débiteurs en retard.

Proportionnalité (amendement 66)

Les autorités chargées de l’application doivent prendre des mesures « proportionnées » (terme ajouté) pour garantir le respect des délais de paiement. L’objectif était d’éviter une application trop agressive susceptible de perturber les relations commerciales.

Transparence (amendement 67)

Les autorités chargées de l’application doivent rendre publiques des informations agrégées sur le nombre de plaintes déposées contre des entreprises et des pouvoirs publics pour violation de l’article 3 (délais de paiement).

Période de grâce pour les micro-entreprises

Les micro-entreprises (moins de 10 salariés) bénéficient d’une période de grâce supplémentaire de 12 mois en tant que débitrices, tenant compte de leur vulnérabilité particulière face aux changements réglementaires soudains en matière de pratiques de paiement.

Texte adopté par le Parlement européen

T9-0299/2024, adopté le 23 avril 2024. Vote en commission IMCO : 33 pour, 10 contre, 2 abstentions.

Ce sur quoi le Parlement s’est accordé

Le Parlement européen a adopté sa position en première lecture le 23 avril 2024, intégrant les principales modifications du rapporteur et plusieurs amendements de commission. Le texte maintient le délai par défaut de 30 jours, mais ajoute une flexibilité significative pour les relations B2B, des aménagements sectoriels et des garanties d’application renforcées. Il a été adopté avec une large majorité (33-10-2 en commission), bien que l’opposition reflète les préoccupations de l’industrie quant à la liberté contractuelle.

Délais de paiement (texte adopté)
30 jours par défaut, 60 jours B2B, 120 jours distribution
Maximum par défaut : 30 jours civils. Flexibilité B2B : jusqu’à 60 jours convenu mutuellement par écrit. Secteur de la distribution : jusqu’à 120 jours pour les biens à rotation lente ou saisonn&onniers.
Application (texte adopté)
Autorités indépendantes avec rapports publics
Autorités chargées de l’application indépendantes dans chaque État membre. Plaintes anonymes autorisées. Publication des données sur les plaintes. Procédure d’obtention de titre exécutoire réduite de 90 à 60 jours civils. [Am.65, 66, 67, 80]
Outils numériques (texte adopté)
Article 17 : application numérique
Les États membres doivent utiliser des outils numériques pour une application efficace. Des outils de gestion des factures et du crédit, notamment l’affacturage, ainsi que des formations à la culture financière doivent être disponibles et accessibles aux PME. [Am.80]
Champ d’application (texte adopté)
Assurances incluses, micro-entreprises protégées
Les paiements dans le cadre des contrats d’assurance sont inclus (revenant sur l’exclusion de la Commission). Les micro-entreprises bénéficient d’une période de grâce supplémentaire de 12 mois en tant que débitrices. Les contrats de consignation sont autorisés dans le cadre de la liberté contractuelle.

Comparaison en trois colonnes

Proposition de la Commission vs. texte adopté par le PE vs. directive 2011/7/UE en vigueur

Disposition Directive 2011/7/UE (en vigueur) COM(2023)533 (Commission) T9-0299/2024 (PE adopté)
Type d’instrument Directive (nécessite une transposition) Règlement (effet direct) Règlement (effet direct)
Délai de paiement B2B 60 jours (sauf accord contraire) 30 jours (sans flexibilité) 30 jours par défaut, 60 jours si convenu
Délai de paiement G2B 30 jours (exceptionnellement 60) 30 jours 30 jours
Exception pour la distribution Aucune Aucune Jusqu’à 120 jours (biens saisonn&onniers)
Forfait de compensation Minimum 40 EUR 50/100/150 EUR (par paliers) 50/100/150 EUR (par paliers)
Déclenchement de la compensation Manuel (le créancier doit réclamer) Automatique (sans mise en demeure) Automatique (disposition assouplie)
Application Aucun organisme dédié requis Autorités nationales requises Autorités indépendantes requises
Titre exécutoire accéléré Non précisé 90 jours civils 60 jours civils
Rapports publics Aucun Limité Les pouvoirs adjudicateurs doivent publier un rapport annuel
Protection des micro-entreprises Aucune Aucune Période de grâce de 12 mois en tant que débitrices
Paiements d’assurance Incertain Exclus Inclus
Outils numériques Non mentionné Non mentionné Article 17 : application numérique et formation

Positions des parties prenantes

L’industrie, les associations de PME et les organisations professionnelles ont pris des positions fortes

Opposants BusinessEurope, Eurochambres, EuroCommerce

Dans une déclaration commune (mars 2025), ces trois grandes fédérations patronales ont demandé à la Commission de retirer entièrement la proposition. Leurs préoccupations :

  • Des délais de paiement stricts limitent la liberté contractuelle dans les relations commerciales B2B
  • Les amendements du PE, bien qu’apportant plus de flexibilité, créent un cadre complexe avec des catégories et exemptions déroutantes pour les entreprises
  • Risque de réduction du nombre de fournisseurs, pénalisant probablement les PME soumises à des exigences plus rigides
  • Pourrait nécessiter 2 000 milliards d’EUR de financements supplémentaires et augmenter les charges d’intérêts des entreprises de 100 milliards d’EUR
  • Risque d’inciter aux échanges avec des partenaires non européens non couverts par le règlement
  • Une majorité d’États membres s’y oppose également (voir leur non-document du 7 juin 2024)
Préoccupés ICISA (Association internationale du crédit à l’exportation et des sociétés de caution)

L’ICISA indique que si un soutien limité à une réglementation plus stricte a été exprimé, de nombreux organismes représentant les entreprises ont appelé à davantage de flexibilité et à une remise à plat. La version du Parlement a assoupli certaines propositions mais a « finalement maintenu l’affaiblissement de la liberté contractuelle ». Les États membres ont exprimé des préoccupations quant à l’interaction avec les régimes nationaux existants.

Analytiques AccountancyEurope

Dans leur fiche d’information, AccountancyEurope propose une analyse équilibrée. Le règlement devrait avoir un impact considérable sur les PME : amélioration de la liquidité, réduction de la charge administrative liée aux relances de paiement et égalité des conditions de concurrence. Ils soulignent toutefois que les PME en tant que débitrices doivent également s’assurer de pouvoir payer dans le délai de 30 jours, ce qui a des implications importantes pour leur bilan.

Consultatifs CESE et Comité des régions

Le Comité économique et social européen (CES3705/2023, 17 janvier 2024) et le Comité des régions (CDR4941/2023, 31 janvier 2024) ont tous deux rendu des avis sur la proposition. Ces organes consultatifs ont généralement soutenu l’objectif de lutte contre les retards de paiement, tout en soulevant des préoccupations quant aux difficultés de mise en œuvre pour les petites autorités publiques.

Blocage au Conseil

Une majorité d’États membres s’oppose à la proposition

Pourquoi le Conseil a bloqué la proposition

Après l’adoption de sa position en première lecture par le Parlement européen en avril 2024, la proposition a été transmise au Conseil. Or, une majorité d’États membres ont exprimé leur opposition par le biais d’un non-document daté du 7 juin 2024. Leurs préoccupations font écho aux positions de l’industrie :

  • Perte de liberté contractuelle dans les relations B2B
  • Interaction avec les régimes nationaux existants dont de nombreux États membres sont satisfaits
  • Manque de flexibilité même dans la version amendée par le PE
  • Préoccupations de proportionnalité quant au remplacement d’une directive par un règlement

Aucune orientation générale ni aucun texte de compromis de présidence n’ont été publiés. Le dossier est de fait bloqué, et BusinessEurope, Eurochambres et EuroCommerce ont demandé à la Commission de retirer entièrement la proposition.

Calendrier législatif

12 septembre 2023
La Commission publie COM(2023)533 dans le cadre du paquet de soutien aux PME
2 octobre 2023
Renvoi en commission annoncé (IMCO désignée comme commission compétente au fond)
14 novembre 2023
La rapporteure Roza Thun und Hohenstein dépose le projet de rapport IMCO (PE756.002)
15-18 décembre 2023
405 amendements déposés par les députés (PE757.130, PE757.363)
17 janvier 2024
Avis du CESE (CES3705/2023)
31 janvier 2024
Avis du Comité des régions (CDR4941/2023)
20 mars 2024
Vote en commission IMCO : 33 pour, 10 contre, 2 abstentions. Rapport A9-0156/2024 déposé.
23 avril 2024
Le PE adopte sa position en première lecture (T9-0299/2024)
7 juin 2024
Une majorité d’États membres s’oppose à la proposition (non-document du Conseil)
8 août 2024
Réponse de la Commission aux amendements du PE (SP(2024)394)
3 octobre 2024
Nouveau rapporteur : Ivars Ijabs (Renew, Lettonie) remplace Thun und Hohenstein après les élections européennes
2025
BLOQUÉ au Conseil. Aucune orientation générale. L’industrie demande le retrait.

Acteurs clés

RôleNomGroupe / Institution
Rapporteur actuelIvars IjabsRenew, Lettonie (IMCO)
Rapporteure précédenteRoza Thun und HohensteinRenew, Pologne (IMCO)
Rapporteur fictif (PPE)Regina DohertyPPE, Irlande
Rapporteur fictif (S&D)Tsvetelina PenkovaS&D, Bulgarie
Rapporteur fictif (PfE)Jorge Martin FriasPfE, Espagne
Rapporteur fictif (ECR)Reinis PoznjaksECR, Lettonie
Rapporteur fictif (Verts)Reinier van LanschotVerts/ALE, Pays-Bas
Commissaire d’origineThierry BretonDG GROW
DG responsableDG GROWMarché intérieur, industrie, entrepreneuriat et PME

Sources officielles

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